Je voudrais partager avec vous le cas le plus extraordinaire qu’on ait eu prendre en charge. Je dis « on » parce qu’on a été plusieurs à intervenir.
Le premier jour, je reçois une jeune fille de 19 ans, Kamkheone, son père l’amène sur son dos, il m’explique qu’elle ne marche plus depuis 4 ans, depuis le vaccin contre le Covid. On ne comprend pas bien si elle se déplace un peu ou pas du tout. Je commence mon examen après qu’il l’ait déposée assise sur le lit. Déjà, elle tient assise seule et peut prendre appui sur ses bras pour se tenir. Ses réflexes sont difficiles à trouver parce qu’elle a peur et ne se détend pas, ce que je peux comprendre, je fais plusieurs tentatives avant d’obtenir un résultat positif, réflexes faibles mais présents des deux côtés. La sensibilité des membres inférieurs est normale (je m’y reprends aussi en plusieurs fois !). Je procède également à des testings musculaires, un peu compliqué à faire comprendre bien que j’aie Ali avec moi pour traduire, là encore je ne constate aucun déficit majeur, seulement une grosse fonte musculaire bilatérale mais elle est capable d’opposer une résistance, amoindrie certes mais présente et de mobiliser volontairement ses pieds, ses chevilles, ses genoux et ses hanches, c’est rassurant.

J’approfondis mon anamnèse en reposant la question sur l’arrivée de son handicap. A force d’insister, la jeune fille finit par raconter qu’elle est tombée alors qu’elle revenait de la rivière en portant des seaux d’eau très lourds et qu’elle s’est fait très mal (vue leur résistance à la douleur ici, j’évalue ça comme un évènement majeur). Les deux choses (vaccination et chute) sont arrivés dans le même temps, là encore impossible d’obtenir une chronologie, c’était il y a quatre ans…
Elle est capable de passer seule de la position assise à allongée, une bonne indication pour moi, elle n’est pas vraiment handicapée 😅.
A l’examen chiropratique, je trouve pas mal de blocages au niveau des pieds, des chevilles et des orteils (puisque qu’elle ne les sollicite plus) et je constate une rétraction du tendon d’Achille bilatérale. Ses genoux, n’étant plus soutenus par les muscles des cuisses, partent en valgum. J’ai également beaucoup de restriction de mouvement au niveau de la jonction lombo-sacrée et dans les lombaires en général. Ses cervicales ont besoin de récupérer de la mobilité, je travaille dessus également.
Quand je lui demande ce qu’elle fait dans sa journée, elle répond qu’elle reste assise au sol à regarder la télé, elle me dit qu’elle ne sort que rarement de sa maison.
Je réfléchis au meilleur moyen de l’aider mais j’ai besoin de plus d’éléments. Je lui demande donc de se lever et je constate qu’elle peut faire quelques pas si je la soutiens mais qu’elle n’est pas très stable (musculaire ou cérébelleux ??). On serait en France, je l’enverrais passer des radios et faire une IRM cérébrale mais ici, ce n’est pas possible ou en tous cas, c’est plutôt compliqué à organiser.
Je demande à Didier de venir la voir, il évoque tous les diagnostiques différentiels que j’ai pu faire et confirme que sans examen complémentaire, c’est difficile de dire exactement ce qu’il en est.
Je propose de la revoir dans trois jours pour refaire un bilan neuro et chiro et pour voir si mes soins ont changé quelque chose. J’ai pris le temps de lui montrer, à elle et sa famille, des exercices simples mais indispensables à faire plusieurs fois par jour pour voir si elle progresse et si elle est motivée. Je voudrais aussi discuter avec Sina, Didier et Bérengère de son cas.
Pendant que je reprends mes consultations, Benjamin, un des dentistes a voulu trouver une solution immédiate et a testé avec elle le fauteuil roulant de l’hôpital, option peu réaliste étant donné l’état des chemins ici 😅.



Il revient dans ma salle pour chercher une des paires de béquilles que m’avaient données une patiente. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer que cela ne servirait pas à grand-chose sans un minimum de renforcement musculaire, il s’en est vite rendu-compte par lui-même 😅.

Le soir, il y a une discussion à propos de cette jeune fille, différentes idées fusent (lui acheter un fauteuil, l’emmener faire des examens à Vientiane ou au Vietnam…). Pour finir, avant de se lancer dans des choses coûteuses, je demande à voir où elle habite, et dans quelles conditions, pour pouvoir me faire une idée de ce qu’il est possible d’envisager en matière de rééducation à domicile (qu’elle ferait seule ou avec ses parents, il n’y a pas de kiné par ici).
Une équipe est composée pour aller dans le village de la famille le lendemain, Sina et Bounma pour la traduction ; Sylvie pour la vidéo et les photos ; Léo pour ses expériences de missions à Madagascar ou au Népal ; Bérengère, non pour ses compétences d’opticienne mais surtout parce qu’elle a un diplôme d’ortho prothésiste et qu’elle a travaillé au centre de rééducation à Garches, elle connaît donc bien le handicap et tout ce qu’il est possible de faire pour aider ; et moi pour le côté organisation du quotidien et exercices. Déjà quand nous arrivons dans le village, j’ai la confirmation que le fauteuil roulant est vraiment inenvisageable, le terrain est trop irrégulier (des trous, des bosses) et je n’imagine même pas à la saison des pluies ! Arrivé à sa maison, on constate un autre problème de taille, la maison est sur pilotis, comme la plupart du temps ici, et l’escalier qui y mène est plutôt une échelle 😬. Le père explique qu’il la descend et qu’il la remonte sur son dos quand elle a besoin d’aller aux toilettes (celles-ci sont situées un peu à l’écart de la maison) ou d’aller quelque part. Elle ne sort que rarement.



La famille nous attend, la maison est très sobre, une pièce sert de salon/chambre et une autre de cuisine. Peu de meubles, pas de chaises mais il y a une télé 😉. Kamkheone paraît contente de nous revoir. Le père explique d’entrée de jeu qu’elle va déjà beaucoup mieux, ça fait plaisir.



Pendant que Sina et Léo discutent avec le père de son quotidien et de l’accessibilité de la maison, Bérengère et moi prenons du temps avec Kamkheone pour refaire des tests plus approfondis. On avait dans un premier temps projeté de lui faire fabriquer des orthèses mais après l’avoir faite marcher, on a constaté que ce serait compliqué parce qu’il faudrait les ajuster tous les trois mois en fonction de ses progrès et que finalement de la rééducation serait suffisante dans un premier temps.


(même si on en doutait au vu de ce qu’elle était capable de faire)
Au final, les choses à mettre en place sont relativement simples. Elle doit surtout s’entraîner tous les jours et reprendre confiance en elle. Je pense qu’elle a dû tomber plusieurs fois depuis sa première chute et qu’elle a très peur de tomber à nouveau 😬. On espère surtout que la famille va poursuivre la stimulation, elle gardera probablement une fatigabilité mais devrait pouvoir reprendre une vie presque normale. Et on va lui acheter une chaise qu’elle puisse regarder la télé en position droite avec les pieds au sol.
On a discuté avec Sina du futur, elle sera incapable de travailler dans les rizières et elle a arrêté l’école depuis quatre ans, il faut trouver ce qui serait le mieux pour son avenir. Après quelques coups de fils, Sina évoque l’idée de l’envoyer chez les Soeurs à Thakkek, là elle serait stimulée (et moins surprotégée), elle pourrait apprendre un métier peu physique, comme tisseuse par exemple. Il en discute avec les parents qui ne sont pas complètement opposés, je pense qu’il faut d’abord leur laisser du temps pour profiter de leur fille qui remarche ! Je l’ai revue deux jours plus tard, j’avais encore des choses à améliorer au niveau articulaire. Elle va mieux même, marche plus facilement même si elle manque encore de confiance en elle mais j’ai bon espoir et Bounma a dit qu’il passerait tous les mois pour prendre des nouvelles.
On a appris par Bounma qu’elle avait été débaptisée quand elle a arrêté de marcher, comme si elle était devenue une autre personne 😅. Maintenant, ils vont faire une cérémonie pour lui rendre son premier prénom, je trouve que c’est une bonne conclusion 😃.